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Loc Ninh, les fruits du jardin d’Éden

01/04/2013

Loc Ninh, les fruits du jardin d’Éden

©Mathilde Tuyet Tran et Pierre Deschamps, France 2013

Article en version française du livre «Viet Nam du Nord au Sud -De Lung Cu à Dat Mui – Récit de voyage», imprimé et publié en France en Janvier 2013 – ISBN 978-2-9536096-5-3 – Auteur/Éditeur Mathilde Tuyet Tran, 502 pages avec 460 photos en noir et blanc.

Contrairement à l’impression laissée par les hautes montagnes de la frontière nord, où les nuages ​et la rosée descendaient et couvraient les rochers jusqu’à mi-hauteur, humides, froids et arides….. que des cailloux noirs avec ça et là des amas de pierre funéraires au milieu de quelques pieds de maïs épars. Des routes sinueuses surplombant les ravins aménagés en parcelles étroites en terrasses allant du pied de la montagne jusqu’au sommet du ciel du Grand Nord …

Rừng cao su Lộc Ninh - Plantation de caoutchouc à Loc Ninh en 2013 - Photo Mathilde Tuyet Tran

Rừng cao su Lộc Ninh – Plantation de caoutchouc à Loc Ninh en 2013 – Photo Mathilde Tuyet Tran

La partie Sud du pays est large et plate, les rivières et la mer, de vastes champs où planent les hérons, leurs larges ailes déployées. Là, le riz et les fruits sont en abondance, il suffit de planter quelque chose et ça pousse rapidement …

Dans une petite parcelle de jardin, je regarde bouche bée les arbres que je vois pour la première fois de ma vie, mieux que les vergers de Sa Dec où je suis passée il y a quelques jours, des arbres partout les uns à côté des autres comme au jardin d’Éden d’après la légende. Des jacquiers, manguiers, pomélos, mangoustans, seins de lait, pruniers, durions, avec leurs fruits qui balancent dans l’air ou s’accrochent aux troncs, j’aimerai aussi avoir un lopin de terre ici dans le Sud pour planter les arbres fruitiers comme la propriétaire de ce jardin, une couturière de campagne, encore très jeune, jolie, la peau blanche comme un blanc d’œufs.

Dans sa maison, une maison au toit de tuiles rouges au fond d’un chemin qui mène .. nulle part, grande, spacieuse, bourgeoisement meublée, dans le salon un canapé avec deux fauteuils en cuir crème de style occidental, un super divan en acajou de taille sur-dimensionné, très long, très large, la salle à manger avec sa table et ses chaises en bois précieux, couverts d’un vernis brillant, très épais, deux machines à coudre électrique placées côte à côte devant une grande fenêtre vitrée, des vêtements et des vêtements en cours de travail étalés sur le divan en acajou … prouvent une vie très prospère et aisée. Beaucoup de gens en Europe ne peut pas être heureux comme elle! C’est la vie à Loc Ninh.

La famille de ma cousine est plus pauvre, elle gagne sa vie avec un petit commerce d’épicerie, elle achète les marchandises souvent à Saigon pour les revendre ici, son capital est très modeste, mais toute la famille a assez à manger et à se vêtir, son nouveau petit-enfant, tout juste d’un an se porte bien, en bonne santé, mignon, il est porté sur les bras toute la journée par toute la famille. Une nièce travaille comme « casse noix », elle enlève la coquille des noix de cajou, ses doigts, ses ongles sont abimés et noircis, pour un kilo de noix de cajou décortiqué elle gagne deux mille Dongs, pour 10 kilos de noix de cajou elle aura 20.000 Dongs (1 euro = 28.000 Dongs). Pourtant, elle rit toujours, contente dans sa maison construite sur le sol en terre battu, les murs en bois, une simple porte en bois, simple à avoir pitié pour elle.

Ma cousine m’a dit: la vie maintenant est devenue très paisible, on dort bien la nuit sans craintes aucune, contrairement au passé, cette région fut une zone de combat très violents, mais elle n’a jamais voulu aller ailleurs, elle reste ici peu importe la situation.

Nous sommes très touchés par l’accueil de toute la famille, ils nous servent un déjeuner très copieux, et nous donnent en plus un sac plein de mangoustans frais du jardin. Retour à l’hôtel à Saigon, en mangeant du mangoustan, je m’aperçois que j’ai emmené en ville une colonie de fourmis rouge, cachées sous les pétales ronds du mangoustan.

Nghĩa trang Công giáo ở Lộc Ninh - Cimetière catholique à Loc Ninh 2013 - Photo Mathilde Tuyet Tran

Nghĩa trang Công giáo ở Lộc Ninh – Cimetière catholique à Loc Ninh 2013 – Photo Mathilde Tuyet Tran

Nous avons visité la tombe de ma nièce qui est morte jeune simplement à cause d’une crise d’asthme, sans possibilité de trouver un médicament pour la sauver. La scène du cimetière nous rend triste. Le cimetière est une parcelle de terre nue à au beau milieu d’une plantation d’hévéas, on y accède par une petite route forestière, qui traverse une très grande plantation de caoutchouc. Sous le soleil éclatant, la terre est rouge d’une couleur rouge étrange, comme de la brique pilée, une croix faite de troncs d’arbre plantée au sol, au milieu du terrain de cimetière.

Je me souviens alors d’une image perçue Corse il y a plus de dix ans, sur une montagne rocheuse avec une ancienne église, autour de l’église est le cimetière, il y avait une croix plantée, de la même manière, seule au milieu d’une cour devant l’église. Cette forte impression je l’ai saisi dans le tableau Adieu, Corsica, peint à l’huile sur toile.

Les tombes de ce cimetière de Loc Ninh sont toutes pareilles, seules les couleurs des carreaux collés sur les tombes différents d’une tombe à l’autre. Sa mère était moins triste, en se consolant du fait de la brièveté, du destin de sa vie.

Vườn cây ăn trái ở Lộc Ninh -  Les jardins de Loc Ninh 2013 - Photo Mathilde Tuyet Tran

Vườn cây ăn trái ở Lộc Ninh – Les jardins de Loc Ninh 2013 – Photo Mathilde Tuyet Tran

Loc Ninh est une terre rouge très fertile, poivre, hévéas, et autres arbres fruitiers sont les produits locaux bien connus. Les forêts à caoutchouc offrent de l’air frais, les arbres sont plantés en rangées rectilignes, assez espacées les unes des autres pour qu’ils puissent monter droit vers la lumière, il n’y a pas un arbre maigre, tordu, tout est uniforme. La plantation de caoutchouc n’a pas l’air sinistre qu’on pourrait croire. Beaucoup de jeunes femmes qui travaillent comme ouvrières, pas seulement les hommes, relevant les pots de résine pleins de latex où saignant un peu plus les écorces pour récolter le précieux liquide . Il fait beau, ensoleillé, même très chaud, mais les femmes sont habituées de s’habiller tout en noir, ou pantalon noir avec un chemisier en couleur.

Loc Ninh est à environ 140 kilomètres de Saïgon, mais il faut compter un temps de trajet de deux heures et demie à trois heures à cause de la route ponctuée de travaux qui imposent une conduite lente, mais on peut faire facilement l’aller-retour dans la journée. Du centre ville de Saigon, prendre la direction de Binh Thanh, puis prendre la route nationale numéro 13 en direction de Lai Thieu, Thu Dau Mot, Mon Phuoc (Ben Cat), Chon Thanh, en passant par An Loc (Binh Long) on arrive à Loc Ninh, située à la frontière avec le Cambodge.

Une partie de la route est en reconstruction, on a parfois l’impression de rouler sur la lune, des petits trous, des grands trous, zigzaguer comme sur une piste de ski, puis tomber brutalement dans un autre trou, le châssis et les restes de suspension des voitures souffrent, et en même temps nos dos qui devraient porter une ceinture.

Sur un total de 2.575 kilomètres de voie ferrée construite par les Français sur le territoire du Vietnam à partir de 1896 jusqu’en 1936, la voie ferrée Saïgon-Loc Ninh mesurait 141 km de long, mis en service en 1933, pour le transport du latex, des marchandises des plantations à la ville de Saigon (la ligne du caoutchouc).

Depuis le retrait des Français jusqu’en 1956, le chemin de fer Saïgon-Loc Ninh a été utilisé jusqu’en 1960 quand la guerre a eut raison du rail.

En 2009, il existe le plan pour reconstruction du trajet Saïgon-Loc Ninh sur 128,5 kilomètres, de la station Di An jusqu’à la station Hoa Lu, le poste frontière adjacent au Cambodge. Le temps de construction prévisionnel est de 42 mois. Ce chemin de fer est situé dans le projet chemin de fer trans-asiatique (Trans-Asia Railway), un projet de transport de l’ASEAN avec approximativement 114.000 kilomètres reliant 28 pays, la date de mise en service est fixée à 2015.

Quand la gare sera construite, avec le transport international Loc Ninh va immanquablement changer de visage et de rythme de vie.

Cette année, cette fois ci, il faut dire que le trajet ne m’a laissé aucune impression, le long du parcours, comme ailleurs, que des boutiques, voire plus souvent de simples étales au bord de la route. C’est seulement en rentrant à Loc Ninh que je suis surprise de la couleur rouge très vive d’ici, je n’ai pas vu une telle couleur similaire ailleurs. Malheureusement, les images en noir et blanc dans ce livre Tu Lung Cu den Dat Mui ( De Lung Cu à Dat Mui – Le Vietnam du Nord au Sud) ne donnent pas la même impression que les quatre couleurs de l’offset.

Quand j’étais jeune, ma mère me racontait que Loc Ninh, Bu Dop produisaient un poivre très parfumé et épicé, et bien sur un très bon caoutchouc. Ma famille y possédait quelques jardins de poivre.

Mais, en 1961 le président JF Kennedy a signé l’ordonnance pour commencer à pulvériser un défoliant produit par Monsanto, la dioxine, plus connue sous le nom d’agent orange au Sud-Vietnam pour détruire les forêts, détruire la nourriture (guerre herbicide) sous la présidence de Ngo Dinh Diem. Ils ont répandu ce défoliant toxique accompagné d’une propagande précisant que ce produit orange n’était pas nocif pour les humains et les animaux.

D’après certaines informations, sous la présidence de Lyndon B. Johnson, la campagne militaire « la main des fermes agricoles » à continué de bombarder de plus en plus plusieurs régions avec ce produit chimique toxique, en particulier de 1966 – 1968, et depuis environ 10 ans, de 1961 à 1971, environ 5 millions d’hectares de terres dans le Sud, ce qui représente 12 % la surface territoriale du Viet Nam ont été « traitées » avec plusieurs sortes de produits toxiques, l’arrosage à été évalué à environ plus de 80 millions de litres pour plus de 10.000 vols.

Ils ont calculé que la pollution du sol durerait environ 50 ans, un demi-siècle, soit deux ou trois générations qui devront endurer la catastrophe. De plus, le vent a augmenté la surface empoisonnée par la dioxine, les inondations et les sècheresses sont les conséquences de cet arrosage toxique qui a détruit plus de 3 millions d’hectares de forêts, détruit à long terme un équilibre naturel. Les animaux terrestres et aquatiques ont également été tués, empoisonnés voir modifiés.

Aujourd’hui, le peuple vietnamien et le monde connaissent les conséquences désastreuses de ce poison sur la vie de l’homme. Combien de familles continuent à « sacrifier » leurs santés, leurs vies en silence pour une guerre (en principe) finie.

Les types de malformations à la naissance, le type de distorsion bizarre, le type de cancers, les maladies graves incurables … continuent à tuer des gens.

Les victimes vietnamiennes de l’Agent Orange, souvent des familles entières, souffrent en silence, et ne sont pas indemnisés pour la douleur et la torture qu’ils doivent subir quand un enfant né sans membres, ou totalement atrophié, mais vivant.

Il y a eu plusieurs tentatives pour sonner l’alerte à l’ « Agent Orange », pour aider les victimes, mais il n’y a pas encore une reconnaissance des revendications méritées aux victimes de l’agent orange de la guerre au Vietnam. Un «fait de guerre normal» a déclaré le juge Américain Weinstein.

Le gouvernement américain et les fabricants de l’Agent Orange, en particulier Monsanto et Dow Chemical Company ne veulent pas reconnaitre l’ampleur de leurs responsabilités et des devoirs de réparation pour une campagne de génocide qu’ils ont causé sur une longue période..Selon les estimations actuelles il y a plus de 3 millions de victimes de l’Agent Orange au Vietnam, sans oublier les victimes qui n’ont pas survécues.

En 2012, Dow Chemical Company est le sponsor officiel des Jeux Olympiques (27,7 – 08/12/2012) et les Jeux olympiques de personnes handicapées (29,8 – 09.09.2012) à Londres, les publicités pour Dow Chemical, le producteur de la bombe au napalm et la dioxine « l’Agent Orange », flottent partout dans l’enceinte olympique. L’argent n’a pas de faces humaines ni de cœur ?

Loc Ninh, se trouve sur la zone frontalière entre le Cambodge et le Vietnam, et est parmi les principaux site de pulvérisation de l’agent orange par l’armée américaine. Pendant dix ans, la pluie a eut la couleur orange.

En 2012, j’ai visité Loc Ninh, exactement 50 ans après que L.B.Johnson ait poursuivi et accru le niveau de crimes de guerre génocidaire au Vietnam du Sud avec l’agent Orange, en voyant la couleur rouge orange de la terre, je ne peut m’empêcher sursauter.

Depuis que j’ai vu le verger de la couturière à Loc Ninh, je me sent mieux, l’appelant le jardin d’Éden, il m’apporte beaucoup d’espoir pour la terre et pour la population ici tout en ne minimisant pas ce qui est invisible, incrusté dans les gènes. L’espoir est que, deux, trois générations sont entrain de continuer à se sacrifier pour dominer l’Agent Orange, peut-être que la prochaine génération va se débarrasser des conséquences néfastes, inadmissible de ce poison répandu par l’homme asservi à la finance ?

De Loc Ninh, j’emmène l’impression d’un jardin d’Éden dans ma mémoire, tous les arbres ont bien grandi , plein de fruits, on plante autant qu’on veut et on peut sans trop penser au pire qui n’est pas visible à l’œil nu ! MTT2013

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